Peaux noires, une série documentaire à ne pas manquer

par | 17 juin 2026 | A LA UNE, Podcast

Avec la série documentaire « Peaux Noires » diffusée sur TV5Monde, Estelle Ndjanjo et Johanna Boyer-Dilolo bousculent les codes. Loin des clichés et de l'influence hégémonique américaine, ce manifeste visuel et sonore célèbre la pluralité des identités afro-descendantes.
Peaux noires, série documentaire


Déconstruire les clichés et célèbrer l’afro-culture plurielle

Il y a des œuvres qui agissent comme des miroirs et des amplificateurs. C’est précisément le cas de « Peaux Noires », la série documentaire de 5 épisodes de 15 minutes écrite et réalisée par la journaliste et autrice Estelle Ndjandjo et la chef lumière et réalisatrice Johanna Boyer-Dilolo. Produite par Guisse Lalois et diffusée sur TV5Monde, cette œuvre chorégraphique, poétique et scientifique explore le rapport intime, historique et politique à la peau noire.

Rencontre avec Estelle Ndjandjo, une voix forte et engagée qui refuse les récits pré-formatés.

Profession journaliste

Pour Estelle Ndjandjo, le chemin vers la réalisation documentaire s’est nourri d’une trajectoire géographique et intime essentielle. En 2019, elle quitte les rédactions parisiennes pour s’installer à Dakar. Travaillant pour l’agence Reuters puis pour RFI, elle y découvre une société sénégalaise caractérisée par une immense pudeur et une politesse dont elle apprend les codes. C’est d’ailleurs cette réserve face à la caméra qui pousse cette journaliste d’origine camerounaise à se tourner vers la création sonore et la radio.

« Au Sénégal, la radio est partout : dans les taxis, les maquis, les kiosques. Le son permet une transmission intime, presque moins vulgaire que l’image»

En 2020, alors que le monde se fige sous l’effet de la pandémie et s’embrase après le meurtre de George Floyd, Estelle vit à Dakar, entourée d’une population noire où elle se sent, pour la première fois de sa vie, être « la norme ». Ce moment de suspension collective lui permet de découvrir des chefs-d’œuvre du cinéma noir indépendant (comme Daughters of the Dust de Julie Dash ou Quartier Mozart de Jean-Pierre Bekolo. Un déclic s’opère. Elle veut réaliser ses propres films pour documenter les récits invisibilisés.

Un documentaire sensoriel entre danse, science et animation

Avec la série documentaire « Peaux Noires » diffusée sur TV5Monde, Estelle Ndjanjo et Johanna Boyer-Dilolo bousculent les codes. Loin des clichés et de l'influence hégémonique américaine, ce manifeste visuel et sonore célèbre la pluralité des identités afro-descendantes

Pour traiter d’un sujet aussi vaste et sensible que la peau noire, Estelle Ndjandjo et Johanna Boyer-Dilolo ont refusé les formats d’investigation classiques. En travaillant en collaboration étroite avec Yasmina Jaafri pour le montage, elles ont conçu un objet visuel à la fois pédagogique et artistique d’une grande modernité.

L’art de filmer et d’éclairer la peau

S’inspirant du traitement chromatique du film Moonlight et s’appuyant sur l’essai de Diarra Sourang, autrice du livre Comment filmer les peaux foncées, Johanna Boyer-Dilolo apporte son expertise de chef lumière. L’objectif est d’offrir une poésie visuelle aux peaux foncées, de capter leurs reflets profonds et d’inverser le paradigme historique occidental qui associe systématiquement le sombre à l’impur.

La danse comme exutoire politique

La souffrance, la fétichisation mais aussi la joie d’habiter sa peau sont traduites à l’écran par les corps en mouvement des danseurs Michelle Tshibola, fondatrice du cabaret afro-queer Vénus Noire et Mael Mitrail. Leurs chorégraphies contemporaines et leurs mouvements inspirés du voguing offrent une dimension charnelle et libératrice aux témoignages.

Le conte et l’animation géopolitique

En collaboration avec le directeur artistique et motion designer, Rokneddine Diaby, chaque épisode dévoile un univers illustré et inspiré de l’esthétique des contes et des hiéroglyphes (Azur et Asmar, Le Prince d’Égypte). Ces séquences permettent de vulgariser avec subtilité des « mythes fondateurs » complexes, comme l’origine historique du colorisme dans les sociétés esclavagistes ou le rapport ancestral au beurre de karité et à la scarification.

Des experts rigoureux et inspirants

Pour porter la parole scientifique, Estelle a choisi de s’entourer de visages de la nouvelle génération académique, à l’instar de la sociologue Solène Brun, autrice du livre Derrière le mythe métis ou de l’historien Nail Ver-Ndoye, auteur du livre Noir entre peinture et histoire. Ce dernier s’attache notamment à rappeler la présence de figures noires prestigieuses, d’ambassadeurs et de chevaliers dans l’art vénitien et médiéval, bien loin de la seule figure de servilité.

L’émancipation face au modèle américain

L’une des réflexions les plus intéressantes d’Estelle Ndjandjo réside dans son rapport critique à la culture noire américaine. Si elle respecte profondément les icônes de jazz ou de cinéma qui ont nourri les générations précédentes, elle appelle à un sevrage vis-à-vis d’Outre-Atlantique.

« Il faut arrêter de regarder uniquement vers les États-Unis. Nous avons trop longtemps fait cette erreur. Le système capitaliste américain, particulièrement mis en lumière par l’ère Trump, ne fonctionne pas systématiquement dans le sens des populations diasporiques noires. »

Pour la réalisatrice, l’avenir réside dans l’affirmation d’une afro-culture souveraine. Cette culture ne demande plus l’autorisation ni la validation des institutions traditionnelles majoritairement blanches. Elle s’impose d’elle-même par sa puissance créative et sa rentabilité économique.

L’exemple le plus éclatant de cette hégémonie culturelle est sans conteste Aya Nakamura, capable de remplir trois Stades de France consécutifs et d’inviter sur scène une multitude d’artistes femmes noires. De même, la création de la cérémonie des Flammes, conçue comme une contre-proposition nécessaire aux Victoires de la Musique, prouve que les créateurs de la diaspora n’attendent plus d’être invités à la table, ils construisent la leur.

Le défi de demain

Pour Estelle Ndjandjo, le combat de demain ne se limite pas à la visibilité, car la culture afro-française est déjà omniprésente et hégémonique, mais réside dans la diversification des récits. Il s’agit de refuser d’enfermer les personnes noires dans des carcans ou dans des univers de banlieue pré-établis.

« Chaque personne noire est plurielle. Le défi est de faire accepter une culture alternative noire : gothique, alt-rock, geek, ou passionnée d’histoire médiévale. »

Cette pluralité, Estelle l’applique à elle-même. Journaliste pop culture pour le podcast Scandales de Madame Figaro  elle est également en train d’écrire un livre explorant le renouveau du catholicisme social en France, la place centrale qu’y occupe la diaspora noire et les contradictions raciales auxquelles elle fait face.

Avec Peaux Noires, Estelle Ndjandjo et Johanna Boyer-Dilolo signent une œuvre d’utilité publique, à projeter dans les écoles comme dans les institutions politiques. Elles nous rappellent avec grâce et fermeté que l’histoire noire ne commence pas avec des chaînes, mais par une richesse de civilisation prête à s’exprimer dans toute sa complexité.


A lire aussi

Partager cet article

Des histoires de mode africaine

Chaque épisode est une invitation à voyager en Afrique. Dans un monde où les algorithmes ont tendance à réduire la variété des contenus diffusés, Africa Fashion Tour veut amplifier la voix des créatifs  du continent africian. L’ambition de ce podcast est aussi de déconstruire les à priori sur la mode africaine qui ne saurait se limiter aux clichés du wax et du boubou.
Ces interviews sont des opportunités pour comprendre l’écosystème de la mode africaine et appréhender les challenges rencontrés par les professionnels du secteur. Nos petits gestes à fort impact pour donner de la force, abonnez vous, laissez un avis et partager votre épisode préféré.