Interview du Dr. Christine Checinska, Conservateur en chef de la mode et des textiles africains et de la diaspora africaine au Victoria and Albert Museum
« Africa Fashion » est la première exposition du V&A consacrée exclusivement à la mode africaine en 170 ans d’histoire du musée. Quel a été le déclic principal ou la plus grande résistance interne lors de la présentation initiale du projet ?
Dr. Christine Checinska : Le Victoria and Albert Museum (V&A) est le premier musée au monde consacré à l’art, au design et à la performance. Il abrite la collection nationale de textiles et de mode, l’une des plus vastes et complètes au monde.
Cette exposition constitue la présentation la plus exhaustive des modes africaines jamais organisée au Royaume-Uni. Elle offre une vitrine à des créateurs venus de plus de vingt pays, couvrant un large éventail d’esthétiques, et s’inscrit dans l’engagement continu du V&A à mettre en lumière le travail des créateurs africains et de la diaspora globale, tout en développant nos collections et notre programmation dans ce domaine.
Bien que ce ne soit pas la première fois que nous présentions des modes noires au musée, comme avec les expositions Black British Style et Streetstyle, il s’agit de la première exposition majeure du musée consacrée à la production créative du continent. Nous espérions que cette exposition amorcerait une redéfinition de la géographie de la mode et deviendrait une étape décisive pour le secteur.
Les modes africaines ouvrent la voie en matière de création contemporaine d’avant-garde à l’échelle mondiale. C’est ce constat qui nous a motivés dès le départ : la force et l’impact des créateurs eux-mêmes exigeaient que nous y prêtions attention. L’exposition célébrait à point nommé la vitalité et l’innovation d’une sélection de créateurs de mode, en explorant le travail des pionniers du XXe siècle et des figures clés de cette scène cosmopolite et diverse aujourd’hui.
L’exposition a également posé les bases de projets futurs, car nous continuons à travailler de manière collaborative pour développer des collections et des programmes pertinents pour des publics de toutes cultures, de tous horizons sociaux et de toutes perspectives.
Vous avez choisi de faire débuter le récit au milieu du XXe siècle, à l’ère des indépendances africaines (des années 1950 aux années 1980). Pourquoi cette période de transition politique était-elle le point de départ indispensable pour comprendre la mode africaine contemporaine ?
Dr. Christine Checinska : Il existe de nombreuses histoires à raconter sur la scène de la mode africaine, et bien des manières de les énoncer. Grâce à mes recherches antérieures, ma propre carrière de designer et mon vécu en tant que membre de la diaspora, je savais que l’histoire que nous allions raconter devait parler d’autonomie, d’abondance et de créativité sans frontières.
Je savais qu’il était important de donner à notre public un aperçu à la fois de l’élégance et de la dimension politique de la mode. En poussant les recherches, j’ai réalisé que la professionnalisation de cette scène, c’est-à-dire la naissance de marques de créateurs éponymes, de boutiques de mode et d’art de vivre, et l’impact de la mode à l’échelle internationale, avait commencé durant la renaissance culturelle du milieu du siècle, impulsée par les indépendances et les luttes de libération.
Nous devions donc démarrer à cette période : des années 1950 à 1994, pour coïncider avec la fin de l’ère de l’apartheid en Afrique du Sud. Il est évidemment important de reconnaître que, pour beaucoup, la libération fut éphémère. Des conflits armés de différentes natures persistent encore aujourd’hui dans plusieurs pays du continent.
Pendant les années d’indépendance, le vêtement est devenu un outil puissant d’affirmation nationale et de libération culturelle. Selon vous, comment de simples choix de tissus ou de coiffures ont-ils agi comme des manifestes quotidiens de souveraineté ?
Dr. Christine Checinska : La mode est un langage non verbal universel. C’est un mode d’expression personnelle qui nous relie tous en tant qu’êtres humains : ce désir spontané d’orner et de façonner le corps.
L’artiste textile Sonya Clark a dit un jour : « Le tissu est à l’Africain ce que les monuments sont aux Occidentaux. » Cela résume parfaitement l’importance du tissu dans toute l’Afrique globale, qu’il s’agisse de métrages bruts drapés autour du corps ou de pièces structurées sur mesure.
Dans la section de l’exposition intitulée Politique et poétique du tissu, nous avons montré comment les textiles traditionnels ont été revalorisés durant cette période et portés avec une fierté renouvelée, en particulier dans les zones urbaines. Prenez le cas de l’adire, par exemple. Shade Thomas-Fahm, souvent considérée comme la première styliste du Nigeria, a coupé et façonné l’adire en mini-robes vendues dans sa boutique de Lagos, qui était le rendez-vous incontournable des élégants de l’époque.
Comment avez-vous navigué lors de votre curation pour présenter la mode d’un continent de 54 pays sans tomber dans le piège de la généralisation ou d’une esthétique purement folklorique ?
Dr. Christine Checinska : Les modes africaines sont indéfinissables. Comme toutes les modes, elles sont en constante évolution, en constante innovation, en réinvention permanente. La scène contemporaine de la mode africaine est aussi diverse que le continent lui-même, avec une myriade d’approches créatives et d’esthétiques de design. Vouloir tout montrer était et demeure impossible.
Au lieu de cela, nous nous sommes concentrés sur ceux qui avaient une histoire claire à raconter à travers leur travail, ceux qui exprimaient un point de vue fort et qui marquaient la scène internationale. Nous avons pris la décision de nous focaliser exclusivement sur des créateurs issus du continent et/ou y travaillant. D’un point de vue géographique, nous avons adopté une approche par les territoires qui estompait les anciennes frontières coloniales.
L’exposition Africa Fashion a donné un aperçu de l’élégance et de la portée politique du secteur à travers cinq pôles thématiques, développés à partir de conversations directes avec les designers :
- Minimalist (Minimaliste) : axé sur les créateurs dont l’esthétique met en avant des coupes architecturales et un usage sobre des ornements et des couleurs, à l’image de Mmusomaxwell.
- Mixologist (Mixologue) : rassemble les créateurs qui privilégient le mélange de couleurs, de motifs et de références culturelles, comme dans le travail d’IAMISIGO.
- Artisanal (Artisanal) : met en valeur l’empreinte de la main, qu’il s’agisse d’une pièce couture d’Imane Ayissi ou d’un vêtement tissé main aux teintures naturelles créé par Awa Meité.
- Afrotopia (Afrotopie) : le groupe le plus vaste, présentant des modes narratives ou des œuvres de créateurs qui utilisent leur pratique pour commenter un enjeu personnel ou une question d’actualité poignante (par exemple, l’exploration de l’autonomisation des femmes par Sindiso Khumalo, ou la méditation de Rich Mnisi sur les identités LGBTQI+ à travers les couleurs des drapeaux Pride et Trans).
- Co-Creation (Co-création) : met en avant la mode sur mesure, composante essentielle de la création contemporaine tant sur le continent que dans la diaspora.
Grâce à l’intégration du film de Sunny Dolat, In Their Finest Robes, nous avons pu présenter des silhouettes venues des 54 pays du continent.
Dans l’exposition, des pièces historiques de créateurs emblématiques comme Shade Thomas-Fahm ou Alphadi côtoient les œuvres de la jeune garde contemporaine comme Thebe Magugu ou Kenneth Ize. Comment avez-vous construit ce dialogue visuel et intellectuel entre les générations ?
Dr. Christine Checinska : Dans la version initiale présentée à Londres, il y avait une séparation claire entre les deux périodes historiques car l’exposition s’étendait sur deux niveaux. Cependant, la toute première œuvre présentée était l’ensemble couture rose d’Imane Ayissi. L’espace d’origine étant circulaire, la pièce d’Imane servait également de pont entre les deux étages et les deux époques, car sa pratique accomplit précisément cela : traverser les époques et les systèmes de mode.
Dans la section contemporaine, des créateurs comme Patience Torlowei et Mai Atafo, dont le travail chevauche également les deux périodes, nous offraient un regard rétrospectif vers le XXe siècle. De nombreux créateurs de la jeune garde citent d’ailleurs Patience, Mai et Imane comme des pionniers incontournables.
La photographie de studio (notamment les œuvres de Sanlé Sory et Malick Sidibé) occupe une place centrale dans votre scénographie. En quoi la photographie est-elle indissociable de l’histoire et du récit de la mode africaine ?
Dr. Christine Checinska : L’exposition traite tout autant d’auto-représentation que de la manière de se vêtir (self-fashioning). L’intégration de la photographie et du film réalisés par des créateurs africains était donc essentielle. La photographie et le cinéma sont aussi des outils grâce auxquels nous réécrivons notre présence au sein des histoires de la mode mondiale.
Vous écrivez beaucoup sur la dimension narrative des tissus africains. Pour des étoffes comme l’Aso Oke, le Kente ou le Bogolan, comment le textile parvient-il à conserver et transmettre une mémoire historique et politique que l’écrit a parfois silencée ?
Dr. Christine Checinska : L’écrivain et critique culturel Sarat Maharaj a posé un jour la question : « Art textile – qui es-tu ? », suggérant que nous pourrions appréhender le textile sous la figure caméléon de « l’indécidable » : quelque chose qui, au premier abord, appartient à un genre précis, mais qui, en y regardant de plus près, semble étirer et déformer ce genre au point de lui faire perdre sa forme*.
Le sujet du tissu est vaste et d’une grande richesse. Il englobe une diversité de techniques, une myriade de significations culturelles et l’incarnation d’innombrables récits. Ensembles, le tissu et la mode font bien plus que recouvrir le corps : ils deviennent des moyens stratégiques d’expression de soi, en particulier lorsque la voix d’un individu a été réduite au silence ou marginalisée. Tous deux peuvent être utilisés pour contester ou réaffirmer sa position dans la société.
Cependant, la mode fait aussi partie de la manière dont la distribution inégale du pouvoir dans toutes les sociétés est construite, maintenue et vécue comme légitime. Ce sont des vérités admises quant à ces fonctions élargies, qu’il s’agisse de cultures du Nord ou du Sud global.
Il est toutefois facile de tomber dans le piège qui consisterait à penser que toutes les modes africaines et manières de vêtir le corps sont systématiquement des actes délibérés d’engagement créatif, ou que toutes les modes africaines portent des significations politiques cachées liées aux questions de race. Ce n’est pas le cas. Certains créateurs souhaitent simplement concevoir de beaux vêtements.
Néanmoins, certaines traditions textiles comme les tissus commémoratifs me viennent immédiatement à l’esprit, où des moments historiques précis sont littéralement immortalisés et imprimés sur l’étoffe, retraçant l’histoire et exprimant des allégeances politiques. Le tissu ghanéen Freedom in My Hand I Bring, présenté dans l’exposition et figurant dans l’ouvrage Africa Fashion, en est un parfait exemple.
Aujourd’hui, l’industrie mondiale de la mode cherche désespérément des solutions de durabilité et d’éco-conception. Pensez-vous, comme certains chercheurs, que les savoir-faire textiles traditionnels africains sont naturellement circulaires et lents, bien avant que l’Occident ne théorise le concept de “sustainable fashion” ?
Dr. Christine Checinska : Je suis tout à fait d’accord avec cette affirmation. La troisième section de la publication Africa Fashion, intitulée Afro Fashion Futures, traite de cette observation en détail.
En m’appuyant sur les définitions élargies de ce que signifie “être Africain” esquissées dans l’introduction du livre, les Afro-Fashion Futures sont des systèmes de mode futurs alimentés par la préservation des racines africaines, qui nourrissent à leur tour notre relation à soi, au collectif et à l’environnement. La nature durable des modes vernaculaires et indigènes est encore trop ignorée par le Nord global.
En se démarquant du mélange de technologie et d’éléments d’histoire noire propre à l’Afrofuturisme pour imaginer un avenir où les communautés noires s’épanouissent, les Afro-Fashion Futures englobent les savoirs locaux traditionnels et les nouvelles technologies “glocales” pour invoquer un avenir où nous, au sens d’un “nous” élargi, et la planète puissions tous prospérer.
L’exposition a suscité une émotion immense parmi les communautés afro-descendantes à travers le monde. Y a-t-il un témoignage ou une rencontre avec un visiteur qui vous a particulièrement marquée durant cette tournée mondiale ?
Dr. Christine Checinska : Deux moments me viennent immédiatement à l’esprit. J’ai eu la chance de recevoir une copie numérique du livre d’or lors de l’étape au Musée McCord de Montréal. On peut y lire sur toute une page cette simple phrase : « Africa to the world! ». L’autre souvenir marquant remonte à la première édition à Londres. L’un de nos agents de sécurité, Stanley, m’a confié avoir appelé sa famille au Nigeria depuis l’intérieur de l’exposition pour leur dire : « Nous sommes au V&A ! ».
Mais je dois également partager la réaction du mannequin Adhel Bol, le visage des mannequins d’exposition contemporains d’Africa Fashion. Voici ce qu’elle a écrit après avoir visité l’exposition à Londres pour la première fois :
« Je n’avais jamais vu de mannequin de vitrine marron ou noir de ma vie, et encore moins un mannequin arborant des coiffures africaines, des tresses, des nattes Bantu et nos traits africains si bien mis en valeur, des lèvres pulpeuses, des pommettes hautes, un nez large… De me voir prendre vie de cette façon, j’espère que cela pourra inspirer un ou deux jeunes garçons et filles noirs à se sentir représentés, inclus dans la conversation, dans une pièce, sur la scène internationale de la mode ou dans n’importe quel autre domaine de la vie. »
— Adhel Bol, novembre 2022
Pensez-vous que cette exposition majeure a réussi à changer la perception des acheteurs et des grands magasins de luxe occidentaux concernant la valeur commerciale (et pas seulement artistique) des marques de créateurs africains ?

Dr Christine Checinska – Kayvan Michael Bazergan
Dr. Christine Checinska : Je pense que oui. Un espace dédié aux modes africaines va prochainement ouvrir chez Harrods à Londres. Des marques de créateurs telles que Maison ArtC défilent désormais pendant la London Fashion Week. IAMISIGO présente ses collections à la Copenhagen Fashion Week.
Ces interventions exposent le Nord global à la magnificence des modes africaines. Les créateurs ne cherchent pas l’approbation de l’Occident ; au contraire, cette visibilité transforme les perspectives, déconstruit les idées reçues et offre des opportunités réelles de croissance économique et d’expansion.
La valeur commerciale des marques africaines est désormais pleinement reconnue. Cette évolution était attendue depuis bien longtemps.
Quel message aimeriez-vous adresser aux jeunes chercheurs, historiens de l’art ou curateurs d’Afrique et de la diaspora qui souhaitent aujourd’hui documenter et archiver l’histoire de la mode de leurs pays respectifs ?
Dr. Christine Checinska : Parlez directement aux créateurs eux-mêmes, soyez le canal de ce qu’ils souhaitent exprimer. Bâtissez des relations de confiance avec eux. Encouragez-les à archiver eux-mêmes leur travail au fur et à mesure de leur parcours.
Étudiez. L’ensemble de mon travail repose sur la recherche académique. Je pense que cela apporte une légitimité et une rigueur indispensables aux réalisations des historiens et des curateurs. Nous devons ce niveau d’attention aux détails historiques, doublé d’une connaissance approfondie des matériaux et d’une maîtrise de la théorie, envers toutes celles et ceux que nous cherchons à représenter dans des expositions, des livres, des magazines, etc.
Si vous deviez sélectionner une seule pièce, un seul vêtement de toute cette exposition qui symbolise à vos yeux l’avenir de la mode africaine, quelle serait-elle et pourquoi ?
Dr. Christine Checinska : Choisir un seul vêtement est un exercice vraiment difficile ! À la place, je souhaiterais choisir la commande de film réalisée par Lakin Ogunbanwo, intitulée Who Deh Shake?, car elle capture cette sensation d’abondance créative présente sur tout le continent. Je trouve cette œuvre profondément optimiste. Elle offre une vision du futur qui est déjà en train de s’incarner.
J’y associerais volontiers la réflexion du créateur Amine Bendriouich qui conclut la troisième section du livre. C’est une pièce très personnelle mais, à travers elle, Amine nous invite à faire confiance à la capacité de renouvellement du continent. Malgré tout ce qui peut entraver le développement d’un système de mode durable sur le continent, il existe une foi inébranlable dans les possibles.
*Maharaj, Sarat, “Textile Art – Who Are You?” in Reinventing Textiles, Volume 2: Gender and Identity, Janis Jefferies, ed. 2001, pp. 7-10
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