Des ateliers d’Adjamé au pari de Ouagadougou
Pour Sébastien Bazémo, la couture n’a pas été un choix tardif, mais un appel précoce. Enfant glissé dans les jupons de sa mère lors de ses visites chez les tailleurs, il commence très tôt à assembler des chutes de tissus sous sa table de classe. Face aux réticences de son père — qui considérait alors les métiers de la couture comme une voie de garage réservée à ceux qui n’avaient pas réussi à l’école —, c’est sa mère qui devient sa première alliée et son premier modèle.
Après une année d’observation chez son oncle couturier, Sébastien intègre une école de couture en Côte d’Ivoire avant de parfaire son apprentissage pendant plus de quatre ans dans un atelier réputé d’Adjamé. Équipé d’une première machine achetée aux enchères par sa mère, il fait ses armes en habillant les jeunes de son quartier.
En 2004, constatant la saturation du marché abidjanais, il prend une décision audacieuse : s’installer à Ouagadougou, la capitale du Burkina Faso.
« Quand je suis arrivé au Burkina Faso le 4 mai 2004, je ne connaissais presque personne. La mode y était très basique par rapport à Abidjan. Mais j’ai pris un stand au SIAO (Salon International de l’Artisanat de Ouagadougou), et c’est ainsi que le réseau s’est tissé de bouche à oreille. »
Initialement lancée sous le nom de Bazem’se, la marque opère en 2020 une transition stratégique vers le nom éponyme Sébastien Bazemo, affirmant son statut de maison de création haut de gamme.
La saga du Koko Dunda
L’apport le plus marquant de Sébastien Bazemo à l’histoire du textile africain réside dans la réhabilitation du Koko Dunda.
Autrefois appelé Tchétchibarala (une expression vernaculaire signifiant familièrement « mon mari ne travaille pas »), ce tissu en coton teint artisanalement souffrait d’une lourde stigmatisation sociale. Associé à la pauvreté et limité à des teintes sombres (violet et vert), il était délaissé par les élites urbaines.
En 2016, en pleine recherche de matières locales pour pallier la rigidité du Faso Dan Fani classique, Sébastien découvre des pièces de ce tissu au grand marché de Ouagadougou. Pressentant son potentiel fluide et respirant, il achète un premier lot et conçoit des chemises contemporaines. Malgré les moqueries initiales de ses clients, il décide d’aller à la source du savoir-faire.
Il se rend à Bobo-Dioulasso, dans le quartier historique de Koko, où des communautés de femmes pratiquent le plissage et la teinture à la main. Sébastien leur commande des motifs exclusifs, intégrant des couleurs chaudes et modernes (jaune, rouge, teintes solaires).
Pour briser définitivement les préjugés, il organise une conférence de presse mémorable à Ouagadougou pour rebaptiser officiellement l’étoffe :
« Je ne voulais plus qu’on appelle ce tissu Tchétchibarala. Je l’ai baptisé Koko Dunda en hommage aux mamans du quartier Koko à Bobo-Dioulasso qui perpétuent ce travail remarquable. C’était une manière de rendre justice à leur artisanat. »
Aujourd’hui, le Koko Dunda est officiellement labellisé et protégé par l’État burkinabè, devenant un symbole de fierté nationale et une filière économique majeure.
Du couple présidentiel aux scènes internationales
La popularité du Koko Dunda a basculé dans une nouvelle dimension grâce à une démarche de diplomatie créative. Convaincu que le soutien des institutions est indispensable pour propulser l’économie textile, Sébastien Bazemo sollicite une audience auprès du couple présidentiel burkinabè de l’époque.
Saisis par la démarche, le président et la première dame acceptent de porter ses créations lors d’apparitions publiques et de réceptions officielles. Dans la foulée, le designer organise un défilé privé déclinant le Koko Dunda en quatre tableaux : tenues de ville, de soirée, de tous les jours et vêtements de mariage.
Le succès est immédiat et retentissant. La marque devient la référence incontournable pour les personnalités de passage au Burkina Faso. Sébastien Bazemo habille ainsi des figures royales comme la princesse Charlène de Monaco, ainsi que des icônes de la musique mondiale telles qu’Alpha Blondy ou Fally Ipupa
Un modèle économique éthique et ancré dans le territoire
Au-delà de la recherche esthétique, la maison Sébastien Bazemo s’impose comme une entreprise à fort impact social. L’ensemble de la chaîne de production repose sur le travail des fibres locales et la transformation manuelle :
- Sourcing 100 % local : Le coton est cultivé, tissé et teint au Burkina Faso en collaboration directe avec des coopératives de femmes et des associations d’artisans.
- Création d’emplois : L’atelier principal de Ouagadougou emploie plus de trente personnes (couturiers, patronniers, brodeurs), formant également des techniciens venus de toute la sous-région (Nigeria, Côte d’Ivoire, Togo, Bénin).
- Consommation engagée : La marque prône un luxe responsable où chaque vêtement acheté contribue directement à la rémunération équitable des teinturières et des tisseurs.
L’événement « Folies de la Mode »
Acteur engagé dans la structuration de l’écosystème créatif, Sébastien Bazemo est également le fondateur du festival Les Folies de la Mode. Depuis quatorze éditions, ce rendez-vous rassemble à Ouagadougou les grandes figures de la mode continentale (Pathé’O, Alphadi) et la jeune garde émergente.
Aujourd’hui, alors qu’il partage son temps entre la France et le Burkina Faso, le créateur pilote son atelier de Ouagadougou à distance grâce à une équipe de confiance menée par son frère et son assistante historique.
Sa stratégie de distribution s’articule désormais autour d’un modèle hybride :
- Le sur-mesure et la haute couture : Destinés aux cérémonies et aux défilés internationaux.
- Le prêt-à-porter en séries limitées : Présenté lors de pop-ups et distribué dans des concept stores partenaires à Abidjan, Paris ou Genève.
En faisant voyager le Koko Dunda des cours d’artisans de Bobo-Dioulasso jusqu’aux salons parisiens, Sébastien Bazemo démontre que la souveraineté textile africaine repose sur la valorisation sans complexe de son patrimoine culturel et sur la maîtrise de ses outils de production.
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