Siti Ben Boina, chargée du programme d’incubation FLY de Sèmè City

par | 27 mai 2026 | A LA UNE, Podcast

Siti Ben Boina est chargée de programme pour l'incubateur FLY au sein de Sèmè City, elle pilote l’accélération de la nouvelle garde stylistique béninoise. Pour Africa Fashion Tour, elle livre un diagnostic précis des défis logistiques et structurels du continent, tout en célébrant la force absolue des marques africaines : leur narratif culturel.
Siti Ben Boina, chargée du programme d'incubation Fly de Sèmè City


Bâtir l’avenir de la mode béninoise avec le programme FLY

Siti Ben Boina incarne cette génération de professionnelles de la diaspora qui ont choisi de mettre leur expertise de pointe au service du développement continental. Née à Paris et ayant grandi à Marseille, cette franco-comorienne se passionne très tôt pour la mode, un univers dont les écoles prestigieuses lui paraissent alors peu accessibles. Elle s’oriente d’abord vers la gestion (DUT GEA) avant de fusionner ses deux passions en intégrant une licence spécialisée en gestion des produits de mode à Aix-en-Provence, puis un Master en marketing du luxe à Paris.

Sa carrière démarre sur les chapeaux de roue chez Vestiaire Collective, alors en pleine phase start-up. C’est là qu’elle acquiert une expertise solide sur les modèles de marketplaces, la seconde main et la tech appliquée à la mode. Après avoir lancé sa propre marque d’accessoires inspirée de l’esthétique est-africaine et comorienne, elle s’installe au Sénégal, puis pose ses valises au Bénin.

Pendant deux ans et demi, Siti officie chez Anka (anciennement Afrikrea), la plateforme de référence pour les créateurs de mode et de cosmétiques africains. Cette immersion lui permet de décrypter les dynamiques commerciales d’Afrique de l’Est et de l’Ouest, tant francophones qu’anglophones, avant de s’établir comme consultante spécialisée dans la conformité et l’exportation. En décembre dernier, elle rejoint Sèmè City pour structurer et lancer la deuxième cohorte du programme FLY.

L’incubateur FLY

Bai Gallery.

Bai Gallery.

Mis en œuvre par l’agence de développement Sèmè City à Cotonou, en partenariat étroit avec le prestigieux Institut Français de la Mode (IFM) et financé par la Banque mondiale (via le projet FP2E), le programme FLY (Fashion Led by Youth) est un accélérateur d’un genre nouveau.

Sur une durée de 12 mois, l’incubateur offre un accompagnement complet combinant branding, modélisme, merchandising, digital et commercialisation.

« Notre objectif est de donner des outils concrets aux créateurs pour bâtir des entreprises viables, génératrices d’emplois et prêtes pour l’export. »

Après une première promotion de 19 incubés (dont Fadil, le fondateur du concept store éponyme), la cohorte 2026, lancée en mars, accueille 13 marques soigneusement sélectionnées. Contrairement à l’édition précédente, le programme se concentre exclusivement sur des entreprises ayant déjà une traction commerciale et présentant un fort potentiel de développement sous-régional et international.

Le format d’apprentissage est hybride et ultra-qualitatif :

  • Séminaires intensifs à Cotonou : Des experts de l’IFM se déplacent tous les trois mois pour dispenser des formations de haut niveau en présentiel.
  • Modules en ligne & Mentorat 1-to-1 : Entre les séminaires, les incubés suivent des cours théoriques suivis d’entretiens individuels personnalisés de 30 à 60 minutes avec les professeurs parisiens pour adapter les concepts à leur propre marque.
  • Immersion à Paris : Un séminaire exclusif au cœur de l’IFM avec visites d’ateliers et rencontres professionnelles.
  • Demo Day : Une présentation de fin de parcours sur invitation devant un parterre d’investisseurs et de figures de l’industrie.

Décryptage des défis structurels de la création locale

Grâce à ses expériences croisées chez Vestiaire Collective, Anka et Sèmè City, Siti Ben Boina pose un regard lucide sur les freins qui ralentissent l’expansion des marques ouest-africaines.

1. La standardisation et la rétention des talents

Le Bénin regorge de couturiers et de tailleurs talentueux, mais l’absence de méthode d’apprentissage unifiée empêche la standardisation des collections. De plus, les ateliers peinent à retenir leur personnel qualifié, qui choisit souvent de s’établir à son compte dès sa formation complétée.

2. Le casse-tête du sourcing

Si le Bénin est un grand producteur de coton, la variété des tissages disponibles localement reste limitée (matières comme le jersey ou la maille font défaut). Les créateurs doivent se tourner vers les pays voisins pour dénicher leur mercerie (fermetures, boutons, étiquettes), des intrants souvent importés de Chine ou de Turquie, ce qui alourdit les coûts et les délais de production.

3. Les coûts logistiques prohibitifs

L’exportation intra-africaine demeure l’un des obstacles les plus frustrants. Envoyer un colis de Cotonou à Lagos (pourtant à moins de trois heures de route) par un transporteur express formel coûte parfois plus cher que la valeur intrinsèque de la pièce, obligeant les marques à naviguer entre systèmes informels et surcoûts douaniers.

Le narratif culturel, l’avantage concurrentiel absolu

Wonderful Woman.

Wonderful Woman.

Face à ces contraintes, comment les marques béninoises tirent-elles leur épingle du jeu ? La réponse tient en un mot : le narratif.

« Les marques africaines ont de magnifiques histoires à raconter. Leurs créations sont ancrées dans des éléments culturels extrêmement forts, et c’est cette mise en valeur de leur patrimoine qui fait leur puissance. »

Siti cite notamment l’exemple de la marque Vognon (issue de la première cohorte), qui réinterprète avec brio le travail du sequin. Ce savoir-faire s’inspire directement des costumes traditionnels colorés et mystiques des Egunguns (les revenants de la culture vaudou béninoise), transformant un habit de cérémonie en une pièce contemporaine haut de gamme.

Bâtir l’écosystème de demain

Fidèle à sa devise “Innovation Made in Africa”, l’agence Sèmè City ne compte pas s’arrêter à l’incubation. Pour résoudre durablement la problématique de la main-d’œuvre, l’institution travaille activement au lancement d’une école de mode à Cotonou.

Ce projet ambitieux couvrira tout le spectre de la filière : des formations techniques (du CAP au Bac+3) pour structurer les métiers d’atelier, jusqu’aux diplômes managériaux (Bac+3 à Bac+5) en partenariat avec des institutions internationales pour former les futurs directeurs artistiques et chefs de produits du continent.

En favorisant les passerelles locales, à l’image des collaborations visuelles menées avec les étudiants de l’African Design School, Sèmè City dessine les contours d’une industrie de la mode autonome, fière et prête à imposer son propre tempo sur la scène internationale.


A lire aussi

Partager cet article

Des histoires de mode africaine

Chaque épisode est une invitation à voyager en Afrique. Dans un monde où les algorithmes ont tendance à réduire la variété des contenus diffusés, Africa Fashion Tour veut amplifier la voix des créatifs  du continent africian. L’ambition de ce podcast est aussi de déconstruire les à priori sur la mode africaine qui ne saurait se limiter aux clichés du wax et du boubou.
Ces interviews sont des opportunités pour comprendre l’écosystème de la mode africaine et appréhender les challenges rencontrés par les professionnels du secteur. Nos petits gestes à fort impact pour donner de la force, abonnez vous, laissez un avis et partager votre épisode préféré.